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L’obsession d’être utile

Dans un monde saturé d’objectifs, de bilans et d’indicateurs, l’utilité est devenue une vertu absolue. Être, désormais, ne suffit plus : il faut servir à quelque chose.

Notre époque a fait de l’utilité une morale. Il ne suffit plus d’être, il faut servir à son entreprise, à la société, à la planète, à soi-même. L’existence ne vaut plus que par son usage. On ne vit plus, on prouve.

La peur de ne plus compter

Ce réflexe paraît vertueux. Il dissimule pourtant une inquiétude : la peur de ne pas peser, de disparaître sans trace. Dans un monde où les croyances collectives se sont effondrées, chacun cherche dans l’utilité qu’il se donne la reconnaissance que la société lui refuse. Ne plus servir à rien, c’est ne plus être personne.

L’utile est devenu la forme contemporaine du salut. Là où la foi promettait un sens, l’utilité ne propose qu’une fonction.

On se veut efficace, performant, optimisé. Le moindre geste doit prouver quelque chose : son rendement, son impact, sa pertinence. La vie se réduit à une suite d’indicateurs.

L’absurdité de l’efficacité

Cette frénésie engendre sa propre absurdité. Jamais le monde n’a produit autant d’outils, de rapports, d’objectifs — et jamais il n’a semblé si vide de direction. L’efficacité tourne sur elle-même. On travaille à se maintenir en mouvement, sans horizon. L’utile n’est plus un moyen : il est devenu une fin sans contenu.

Ce culte s’exprime sur un ton aimable : « faire sa part », « contribuer », « se rendre utile ». C’est la bonne conscience d’une société désorientée. L’utilité individuelle remplace l’élan collectif, comme un baume sur une impuissance partagée.

Le soupçon sur la gratuité

Peu à peu, la gratuité devient suspecte. L’art doit être utile, la culture rentable, la bienveillance productive. Même la méditation doit « améliorer » la performance. Rien n’échappe à l’économie du résultat. Ce qui relevait du don, du jeu ou de la curiosité devient suspect d’improductivité.

L’inutile, désormais, gêne : il échappe à la mesure. Et pourtant, c’est dans cette part d’inutile que l’humain se reconnaît — dans la parole gratuite, le geste sans but, le temps perdu. Mais notre société ne sait plus quoi faire de ce vide. Elle le comble d’efficacité, comme on bouche une brèche.

On célèbre l’utile avec la ferveur d’un dogme.

Derrière cette ferveur, il n’y a pas la foi en un avenir meilleur, mais la peur du néant. L’utilité n’est plus un idéal : c’est un réflexe de survie. Une manière d’oublier que la vie, parfois, ne sert à rien — et que c’est peut-être là qu’elle commence.